Le Centre Georges-Pompidou édite
« L'Âge d'or », de Luis Bunuel.

Ce film déclencha la rage des fascistes

et fut interdit dans les salles de cinéma

 durant plus de 50 ans.

 

Un Chien andalou (1929), film muet, naquit d'une collaboration entre Salvador Dali et Luis Bunuel, qui l'écrivirent en six jours sur le mode « cadavre exquis », cher aux surréalistes. En revanche, L'Âge d'or (1930) ne doit pas grand-chose au peintre qui s'en désintéressa après trois jours de travail. Il ne subsiste de Dali que l'idée d'un gag (une pierre sur la tête d'une statue et sur la tête d'un homme), mais le cinéaste décida de laisser le nom de Dali au générique. Les deux hommes ne s'entendant plus sur rien, le divorce s'avéra inévitable et devint définitif, le franquisme venu. Tout, dans L'Âge d'or, de la conception rigoureuse à la réalisation, appartient à Bunuel par l'idée de départ, le scénario, le montage et la bande-son.

L'Age d'or incarne, plus que Le Chien andalou, le premier film surréaliste reconnu et soutenu par les artistes du mouvement. Le DVD de L'Âge d'or propose un fac-similé de la déclaration collective signée par treize membres du groupe surréaliste, texte qui accompagne le film en 1930 et comprend six parties : « L'instinct sexuel et l'instinct de mort » (Breton) ; « C'est la mythologie qui change » (Crevel) ; « Le don de violence », « L'amour et le dépaysement » (Éluard), « Situation dans le temps » (Aragon), « Aspect social. Éléments subversifs » (Thirion). On y trouve des dessins de Tanguy, Ernst, Man Ray, Arp, Miro, Dali, qui exposent leurs toiles dans le hall du cinéma Studio 28. Tous insistent, à propos du film, sur le sens subversif de l'amour fou, anticatholique, antibourgeois. Dans la conclusion, Thirion écrit : « À l'époque de la prospérité, la valeur d'usage sociale de L'Âge d'or doit s'établir par la satisfaction du besoin de destruction des opprimés. »

Le film fut produit par le riche mécène aristocrate, admirateur d'Un Chien andalou, Charles de Noailles. Ce dernier ne connaissait pas les intentions de Bunuel et lui laissa toute liberté de faire le film à sa convenance. À la sortie de celui-ci, Charles de Noailles fut exclu des cercles de la haute société et menacé d'excommunication. Sa mère dut se rendre à Rome pour supplier le pape, afin que son fils reste catholique ! La classe dominante et l'Église avaient vu juste. L'Âge d'or, comme le scorpion qui ouvre le film, fait, selon une formule célèbre de Marcel Duchamp, « œuvre dard ». Bunuel y fustige de manière cinglante la bourgeoisie, la famille, la patrie, le Christ, la croix.

Les quatre âges

Dans le récit du film, les âges de l'histoire se succèdent. « L'âge du scorpion », en images documentaires. Ère primitive, où le scorpion va et vient puis, dans un combat, vainc un rat. « L'âge des bandits », vivant perchés sur des rochers arides, société sans ordre, ni loi. Simultanément, apparaissent les évêques avec l'arrivée des Majorquins, signes des débuts d'une nouvelle ère. Bandits et évêques se font la guerre. Les évêques morts, la Rome impériale, futur siège de l'Église, a jeté les fondations de l'« Ère chrétienne ». Enfin, voici l'époque contemporaine, « L'âge du capitalisme ». Sur l'île rocheuse qui abrite les restes des évêques, un groupe de notables formé d'huissiers, de gouverneurs, de militaires, de prêtres et de religieuses rend hommage à ces ancêtres de notre civilisation. La cérémonie est troublée par les cris de plaisir d'une femme qui s'ébat avec son amant dans la boue.

Censure

Chasse à l'Homme, on menotte l'amant qui, à terre, songe à la femme et la voit assise sur le siège des cabinets. On entend le bruit net de la chasse d'eau, suivi d'images de boue. L'amant, emmené dans les rues de la ville, une fois ses liens défaits, agresse un aveugle. Ses souvenirs l'assaillent. Dans une riche villa de la haute bourgeoisie, nos deux amants ne parviennent pas à s'unir, car les invités font obstacle. Excédé, l'homme gifle la mère de la jeune femme et est expulsé manu militari. La femme pense à l'homme. Ils se retrouvent dans le jardin. Mais l'étreinte est gênée par le froid, l'inconfort du banc, et interrompue par un appel téléphonique professionnel. L'homme reçoit du ministre l'ordre de partir en mission humanitaire. Frustrée, la femme trahit son amant, suce le pied d'une statue, puis embrasse longuement un vieux chef d'orchestre. Épilogue : nous sommes au château du duc de Blangy, héros des 120 Journées de Sodome, de Sade. Au lendemain d'une nuit d'orgie, le duc sort du château. Il n'est nul autre que le Christ. Le dernier plan montre la croix flanquée de chevelures de femmes.

Au-delà de l'aspect blasphématoire, antibourgeois, anticaritatif et antipatriotique, l'écriture du film est neuve. Bunuel est un authentique créateur de formes. Par le traitement de l'espace et du temps, il ouvre à une forme de récit marqué par l'ellipse et l'esprit de synthèse. Le film passe avec maestria de la forme objective et réaliste à celle, subjective, qui montre les pensées et les songes des personnages. Bunuel dissocie image et sons, et il use magistralement des musiques. Il ouvre ainsi à un fabuleux imaginaire poétique, par ce film des débuts du cinéma parlant.

L'Âge d'or - avec Zéro de conduite, de Jean Vigo - demeure, dans l'histoire du cinéma, un cas exemplaire de censure. Le film sort le 28 novembre 1930. Le 3 décembre, la Ligue des patriotes et la Ligue antijuive saccagent le cinéma Studio 28. Ils détruisent les livres exposés, lacèrent les toiles, envoient de l'encre sur l'écran et des bombes fumigènes dans la salle pour dénoncer « l'immoralité de ce spectacle bolchéviste », « anti-Français ». Le 11 décembre 1930, le préfet Chiappe fait saisir les copies et le film est interdit. Les surréalistes répondent par un tract, « L'affaire de "L'Âge d'or" », qui relate avec précision les événements, dénonce un « fascisme acéphale » et établit un questionnaire à renvoyer à Breton. Charles de Noailles cache le négatif original. Une copie tronquée circulera sous le titre Dans les eaux glacées du calcul égoïste, titre inspiré à Bunuel par une phrase de Marx. En 1981, la censure est levée : le temps vient toujours mettre un point final à la censure des créations de l'esprit qui ont quelque valeur.

 

  • L'Âge d'or, DVD,
    Édition du Centre Pompidou.

 

Laura Laufer

 Rouge 2278,

11/12/2008

Par Adagio - Ecrire un commentaire - Publié dans : Arts
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